C'est par une belle journée froide d'Automne que commence notre histoire. Un matin clair et une décision rapide : nous irons à fontainebleau : "oui, mais à vélo!" Ni une ni deux c'est le branlebas de combat : les horaires sont serrés, les vivres sont justes, le contenu des sacs à dos est optimisé. "il faut alléger au max les poids" dit Julie, l'oeil alerte. (J'enlève donc discrètement les pois chiches de mon sac.)
De manière naturelle, Fabrice consulte les horaires des transports en commun sur l'ordinateur performant de MArie - grande absente de la journée. De mon coté je fais semblant de m'affairer pour ne pas faire la vaisselle.
Les vélos ne sont pas propices à un voyage en forêt : un vélo de course, un vélo hollandais et un vélo de ville dit "vévé la déglingue" avec des freins plus que douteux et un dérailleur déroutant. Néanmoins le plan est fait : RER B 9h47 au stade de france RER A 10h00 chatelet, transilien 10h13 gare de Lyon, arrivée à fontainebleau : achat de victuailles et 15 min de vélo pour arriver au pied des voies du DESERT D'APREMONT.
Le voyage s'annonçait maitrisé, intense et joyeux. C'est ce que croyait les protagonistes qui -dès à présent- se réjouissait de ne pas prendre les autoroutes surblindées de l'armistice.
Malgré quelques erratum horario transiliani c'est avec le sourire que nous accueillons Fontainebleau : son chateau, sa grand rue, son marché, sa bourgeoisie et son monoprix. Fait incroyable nous rencontrons même une collègue de Fabrice (enfin ! nous pouvons mettre un visage à ses histoires de bureau rocambolesque). Evidemment avec nos bonnets péruviens, nos cernes de cocainomanes de l'armistice, nos vélos en piteux états et nos blousons miteux, la jeune femme eut quelques frayeurs. MAis Fabrice dans son assurance impassible lui indiquat sur la carte son chemin et la rassurat. Il lui lançat même un -aujourd'hui célèbre- "et surtout ne vous perdez pas!"... doué d'un sourire narquois. Nous ne savions pas alors qu'il s'agissait d'une prophétie bien malheureuse!
De Fontainebleau à la forêt il n'y a qu'une demi heure de vélo tranquille sur une départementale non peuplée. Puis, dans la forêt, les chemins à peine cabossues, sentent l'Automne. En journée si innofensif, on ne peut les imaginer terriblement oppressant la nuit...
Après avoir garé les vélos dans un carefour visible de la forêt et après une bonne heure de marche pour trouver les voies, la fatigue et la faim nous harcelaient déjà... C'est au milieu de mésanges huppés sur des rochers accueillants que nous déballames donc fromages, jambons, pains, pommes et thé chaud. Imaginez le cadre : un déjeuner champêtre avec une vue imprenable sur la forêt de Bleau, ses couleurs chatoyantes de l'automne et -au loin- les poteaux électriques.
Nous trouvons un chemin avec des blocs sur les cotés et grimpouillons quelques voies orange parséminées, plus loin des jaunes. Nous sommes belle et bien dans le DESERT D'APREMONT. La carte est formelle ! Joie! Ici point de sable, point de mirage, ni de palmiers, non, juste une forêt dont les petits chemins sont étouffés par des fougères que l'on préfereraient voir dans un repas chez Eun-Souk. Une forêt vallonée qui ne laisse poindre aucun horizon, avec ses chênes resserés et ses ravines remplies de feuilles mortes. L'air est frais. Ma grimpe est trem-bleau-tante. Je crie parfois. Tandis que mes accolytes gambadouillent, freestylouillent (difficile à prononcer mais néologisme prometteur!) je m'échine sur des voies faciles dont la hauteur me pétrifie. "Allez Flavio," dit Julio, "mais Flavie, tu fais quoi pendant tes entrainements hebdomadaires?" dit ce satané Fabricio.
Ah! il est déjà 17h. Retrouvons les vélos... Le premier train pour Paris de Fontainebleau est à 18h. Sinon il y a des RER D régulier de Melun à Saint Denis. Le chemin pour retourner au carrefour où gisent nos vélos encadenassés nous semble clairement dessiné sur la carte. Les couleurs automnales sont exhalés par le coucher de soleil. Tandis que la lune pointe déjà - haute, pleine, hautaine - dans le ciel qui violace.
Quand soudain... Mais... où sont nos vélos? Where are the bikes? Wo sind die Fahrrad? Donde estan los bycycletos? Dibloudoch vélobidoche?
La course commence : nous tournons autour du désert d'Apremont : l'un scrutant l'horizon, l'autre le nez dans la carte et le troisième coupant les branches obstaclantes. Nous ne voyons ni vélos, ni carrefours, ni autres randonneurs, balladeurs et lecteur CD. Rien ne ressemble à notre port d'attache, rien ne nous rappelle notre arrivée, aucun repère rassurant, aucun reflet métallique au loin, seule la forêt assombrissante pèse son étau nocturne sur nos trois corps perplexes et frissonnants. Dans les petits chemins la vision est difficile, nous courons toujours. Fabrice trébuche, tombe, se relève, l'air effaré, il tournoie sur lui-même et continue en boitillant. Julie Chen grimpe dans les chênes, elle les enchaîne et se déchaîne, c'est la chaînille qui redémarre mais tout cela ne sert à rien.
Nous nous rendons à l'évidence : les vélos ne sont pas là où nous pensons qu'ils sont. Dans un éclair de génie, nos âmes s'unissent et se révèle à nous alors un emplacement distinct. L'union mentale fait la force de notre liberté. Nous nous faufilons dans un dernier espoir à travers un petit chemin vers l'ouest. Haletant, le coeur battant, la goutte aux nez, la larme à l'oeil, sautillant dans les ronces, ne pas regarder autour, foncer tout droit. Hurra! Hurra! Nous sommes sauvés !
"Embrassades, accolades, pleurs de joie!
Nos trois vélos, souriant, sont là."
Tous les animaux de la forêt se rejoignent alors pour nous féliciter : rondades de sangliers, triples axelles de biches, chant guerrier de chouette hulotte, médaille d'honneur par le maire de fontainebleau.
MAis le cerf s'approche de moi :
"non flavie, tout çà n'est pas fini,
votre retard entraine de nouvelles intempéries,
bande de connard,
vous avez oublié vos phares!"
"Oh! Soyez poli!" lui répondis Flavie.
LA nuit est tombée, drue, impassible, angoissante, nous ne voyons plus rien. Notre course poursuite a bien duré une heure. Nos corps sont fatigués, nos âmes blessées.
La route forestière du retour est chaotique, nos vélos inadéquates manquent de nous faire tomber à chaque instant - dure vengeance. Nous serrons les dents pour ne pas crever, oui pour ne pas mourir.
Arrivés dans la furie de la route bitumé , les phares des voitures nous éclairent par intermittence. Un choix cornélien s'offre à nous : aller à fontainebleau au risque de mourir sur la nationale, aller à Melun au risque de mourir sur la départementale.
Nous optons pour une mort départementale ou plutôt dois je dire compartimentée : un bras dans le fossé à droite, une jambe sous les roues, un vélo emporté par un camion fou, la tête dans le guidon, et le corps gisant, maculé de sang sur cette portion de fausse route entre la forêt et la route. Mon défunt destin s'annonçait digne d'une tuerie morbide.
Une maigre lumière installée sur le porte-bagages de Julie nous assurait une vue potentiel des autoroutiers. Le cœur battant nous avancions doucement et dans le noir sur une bande de terre et de cailloux. Au moins nous n'étions pas directement sur la route.
Mais je vous assure on voyait pas où on roulait! (sauf quand les voitures nous dépassaient en klaxonnant et jurant sur notre folie). J'imaginais alors un conducteur curieux qui, attiré par nos silhouettes, fonce droit sur nous. Je me rappelle des dernières statistiques : "un homme sur le bord d'une route à forte vitesse a 15 minutes pour survivre". Folie oui! Heureusement après une demi heure infernale nous arrivons près d'une bourgade : des feux tricolores et même des réverbères nous rappellent à la vie. Oui la vie. Ffff...la vie! La vie à Bourg le roy.
Melun est indiqué à 6 km.
Fabrice opte pour tenter la départementale jusque Melun. Il existe une station à Bourg le Roy mais peu desservie, l'avantage de continuer à rouler dangereusement est de choper le RER de Melun qui nous emmène directement à notre château de Saint Denis. Je suis contre. Julie est pour. Ils me disent qu'il y aura des réverbères tout le long de la route.Je les crois. (comment ais je pu les croire?) Je suis pour.
Rebelotte et triple crotte... En pire.
Des réverbères : il n'y en avait que trois. Devant une longue route rectiligne annonçait de supra-efforts psycho-physiques. Nous continuons à rouler sans voir notre chemin sur une route de plus en plus cabossue et parfois boueuse. 1 mètre à gauche des voitures nous frolent. 1 mètre à droite une ravine récupère les déchets de la route et nous manquons de tomber dedans à chaque faux pédalement. Je manque de tomber. Je descend de vélo et marche. Nous essayons de trouver un chemin bis dans la forêt. C'est peine perdue! Nos visages sont flagellés par les branches, nos mollets subissent les coups des dérailleurs.
Point de solutions : nous continuons dans la torpeur. Chaque passage de voiture est un tressaillement de plus. Dans un grand tournant nous manquons de nous faire enfourcher par un camion. J4ai peur. Je crie : "on retourne en arrière à Bois le Roy (le roi boit?) c'est stupide, c'est complètement irresponsable d'être là!! On va crevéééééééer!!" suivi d'un impassible, froid et condescendant ! "mais pourquoi tu t'énerves Flavie?". Ni Fab, ni Julie ne veulent faire demi tour et je suis trop pleutre pour revenir sur mes pas seule. (mais maintenant que j'y pense voir les voitures en face à face eut été pire pour mon petit cœur sensible).
La suite est une autre demi heure de marche dans des flaques nauséabondes et douteuses, poussant les vélos avec une circulation de plus en plus dense et rapide autour de nous. Des mottes de terre bizarres, des bruits étranges venus de la forêt, des ombres noirs parcourant les alentours, des fous sortis de leurs hôpitaux, des musaraignes géantes s'agrippant à nos manteaux.
Melun. Enfin Melun. Qui eut cru que cette désormais célèbre ville fut la clef de ma liberté, le vecteur de mon bonheur, le cœur de tout mes espoirs!
Tout çà vaut bien un petit pho 14.
Que retenir de cet autre délire pour notre groupe ODI ?
- une chanson: Full moon bikers par Fabrice Mangin
"You hate light,
Enjoy dark,
But what matter,
Is the free ride you encounter."
- un essai : "Du suicide sur les grands routes" de Julie Chen, Les éditions de Minuit
- un film thriller à suspens : "La trem-bleau-te" de Flavie Scholtz
PS : Veuillez excuser l'inconcordance des temps. Je suis encore troublée par ce périple: quand était ce? qui était ce? Où était ce ? Etait ce? Je ne sais déjà plus...
